Barbara Anderson, ex Témoin de Jéhovah nous parle du cas de Olin Moyle
Barbara Anderson Chap 3
Le procès Olin Moyle
A la bibliothèque du service juridique j'ai découvert deux volumes contenant la retranscription du
procès-verbal du procès pour diffamation intenté en octobre 1940 par Olin R. Moyle contre douze cadres
de la Watch Tower, ainsi que la Watch Tower Bible and Tract Society, Inc. of Pennsylvania et la Watch
Tower Bible and Tract Society, Inc., of New York. En parcourant les livres, je m'aperçus que Moyle gagna
son procès et la cour lui attribua trente mille dollars de dommages. J'ai apporté les volumes à Karl Adams
qui a manifesté de la surprise en voyant ma découverte. Il a déclaré n'avoir pas eu connaissance du procès
Moyle, jugé en 1943. J'ai eu de la peine à croire que Karl n'ait pas entendu parlé de cette affaire, car au
moment des faits il avait 14 ans, et il a rejoint le personnel de la Watchtower quelques années après alors
que le verdict, à propos de Moyle, était encore un sujet délicat, bien présent dans les mémoires des
Témoins.
Compte tenu de l'importance que joua le procès Moyle dans l'histoire des Témoins de Jéhovah, je n'ai pas
de réponse permettant d'expliquer l'absence de mention de ce procès dans le livre retraçant l'histoire des
Témoins. Peu après mon départ du Béthel, deux Témoins, des anciens très en vue, ainsi que leurs épouses
m'ont posé la même question alors que je visitais Burbank, en Californie. La raison qui leur avait fait
accepter l'invitation à dîner tenait dans le fait de pouvoir s'entretenir de mon travail important de
recherches qui les fascinait tant.
Ce soir-là, j'ai rencontré George Kelly, témoin de longue date, qui avait été le secrétaire personnel, au
Béthel, de l'avocat très connu des Témoins, Hayden C. Covington. (Sur 138 cas présentés devant la cour
suprême des Etats-Unis, au nom des Témoins, Covington en a défendu cent onze.) Olin Moyle a été
l'avocat de la société Watch Tower depuis 1935 jusqu'à ce que Rutherford l'évince en 1939. Il a été
remplacé par Covington qui est intervenu en qualité d'avocat représentant la société, en 1940, dans le
procès opposant Minersville School District contre Gobitis, suite au refus d'obtempérer à l'obligation, dans
les écoles publiques, de saluer le drapeau.
L'autre homme accompagnant Kelly, Lyle Reusch était lui aussi un ancien bien en vue à Burbank,
représentant spécial pendant de longues années, aux Etats-Unis, de la société Watch Tower, ministre à
temps plein en juin 1935 lors de son entrée au Béthel. Les deux hommes ont fait part de leur étonnement
et de leur mécontentement de ne pas voir fait figurer le procès de Moyle dans le livre, édité en 1993, sur
l'histoire des Témoins. Avant et à l'époque du procès de Moyle, Kelly et Reusch étaient étroitement
associés avec la société Watch Tower. Ils m'ont dit qu'ils étaient curieux de savoir comment l'auteur du
livre aurait présenté l'épisode, peu reluisant, des responsables de la Watch Tower, spécialement Rutherford
diffamant leur propre avocat Témoin dans le magazine La Tour de Garde.
Selon la transcription du procès, les problèmes de Moyle ont commencé peu après que ce dernier ait écrit
une lettre personnelle à Rutherford afin de lui exprimer son aversion quant à sa consommation excessive
d'alcool et son comportement extrêmement abusif envers autrui, comportement dont il a été témoin
oculaire, sans compter les plaintes entendues ici et là. Arthur Worsley, membre du Béthel pendant de
longues années et bien connu de Kelly et Reusch, était l'une de ces personnes qui se sont plaintes auprès
de Moyle des humiliations infligées par Rutherford. Ce dernier a été si outré par les critiques de Moyle qu'il a
chassé celui-ci et son épouse du Béthel et fait placer leurs effets personnels sur le trottoir. Moyle a été
choqué par le traitement, mais les faits démontrent qu'il n'a en tout cas pas réagi. Non content d'avoir
expulsé Moyle du Béthel, Rutherford et ses associés ont calomnié de façon vicieuse le caractère de Moyle
dans le magazine La Tour de Garde, amenant Moyle à déposer une plainte pour diffamation contre toutes
les parties responsables.
Je mentionnais par la suite, à Kelly et Reusch, le nom d'Arthur Worsley. Nous avons parlé de la part prise
par Arthur dans le procès Moyle, et tout deux ont admis qu'il avait présenté un faux témoignage lors de
son interrogatoire. Je leur ai dit qu'après avoir lu la transcription de Moyle, j'ai parlé avec Arthur, un bon
ami, à propos de son témoignage défendant la Watch Tower. Olin Moyle a raconté qu'un matin, dans la
salle à manger du Béthel, Rutherford a publiquement et de façon injustifiée accusé Arthur. Plus tard Arthur
s'en est plaint auprès de Moyle et lui a dit combien l'incident l'avait humilié. Cependant, devant la cour,
Arthur a déclaré que Rutherford avait vraisemblablement raison en le reprenant. Il indiqua également que la
remarque n'était pas hors de propos, et au plus grand étonnement de Moyle, il rajouta qu'il n'avait de ce
fait aucune plainte à émettre.
Pourtant lorsque Arthur nous a parlé de l'incident survenu, dans la salle à manger, il a critiqué Rutherford
de l'avoir humilié. Nous lui avons demandé pour quelle raison il a témoigné, sous serment, n'avoir jamais
entendu de langage ordurier à la table du Béthel, ou pourquoi il a nié que les liqueurs occupaient la place
d'honneur, alors qu'en fait il nous avait affirmé le contraire. Apparemment contrarié, Arthur répliqua que
Rutherford l'aurait chassé du Béthel si son témoignage avait corroboré les déclarations de Moyle. Et comme
il ne savait pas ou aller, il a menti à la cour.
Mais cela ne servit à rien, car après avoir entendu les divers témoignages, la cour condamna Rutherford et
les autres responsables de la Watch Tower pour diffamation. Arthur nous a dit que les responsables ont
été tellement en colère contre Moyle, qu'ils ont payé les trente mille dollars de dommage, au moyen de
pièces en argent, le traitant de "Judas".
En taisant volontairement l'affaire Moyle, la Watch Tower a occulté un épisode particulièrement choquant
et déplaisant, dont elle ne ressort pas blanchie, offrant une image salie, et non celle que le livre historique
tente de laisser, à savoir, celle d'une organisation sans taches. En des termes dépourvus de toute
ambiguïté, les Témoins présents, ce soir-là, firent part de leur désapprobation quant à l'omission, dans
l'ouvrage cité, de l'affaire Moyle, et au travail de révisionnisme initié par les responsables actuels de la
Watch Tower, afin de présenter une histoire non ternie par les scandales, les erreurs, mais à contrario,
comme son avant-propos le déclare, "objective et quelque peu candide".
A la recherche de réponses
A ce stade de mes travaux Karl m'a donné la transcription de l'enregistrement du compte-rendu du divorce
de Russel, et particulièrement le contre-interrogatoire de Charles Taze Russell. Il n'a pas mis à ma
disposition le contre-interrogatoire de Maria Russell, et je n'ai pas demandé pourquoi, mais bien des années
plus tard, poussée par la curiosité, je l'ai lu. Bien évidemment j'ai vite compris ce qui avait décidé Karl à ne
pas me transmettre la version de Maria Russell, Il savait que je serais étonnée de découvrir que Madame
Russell a eu gain de cause dans la procédure de divorce, la cour estimant que le Pasteur s'était rendu
coupable de conduite indigne à l'encontre de son épouse. Cette dernière a prouvé que les rumeurs
malveillantes propagées par son mari étaient mensongères: elle était soi-disant une suffragette (militante
pour les droits de la femme, ce qui était mal vu à l'époque); son but visait la prise en main du périodique La
Tour de Garde, et si elle désirait se séparer de son mari, c'était essentiellement pour assouvir sa soif de
pouvoir. De nos jours les révisionnistes de la Watch Tower continuent, encore et toujours, à répéter ces
mensonges.
Par la suite, j'ai découvert en lisant le compte-rendu, de la Watch Tower, sur la mort de Charles Taze
Russell le 1er décembre 1916, qu'il avait fait un mariage blanc. Cela m'a surprise au plus haut point. J'ai
donc demandé si ces faits, obscurs, seraient publiés dans le nouveau livre retraçant l'histoire de la Société.
Non, m'a-t-on répondu, le Collège central a jugé que ces informations pourraient troubler des membres du
troupeau.
Un enseignement spécifique aux Témoins de Jéhovah, laisse entendre qu'après la mort des apôtres, à la fin
du 1er siècle, une apostasie généralisée déboucha sur une copie du christianisme en donnant naissance à
l'Eglise catholique romaine. Les Témoins de Jéhovah prétendent qu'en dépit de cette situation il y a
toujours eu de "vrais" chrétiens sur terre, de la mort du dernier apôtre de Jésus jusqu'aux jours de Charles
Taze Russell et de ses associés, eux-mêmes ayant adhéré aux enseignements de Jésus et de ses apôtres.
Karl reçut la mission d'identifier ces vrais chrétiens, ce qui fut un véritable défi.
Mon examen a porté sur 4 points ou critères permettant, sans aucun doute, d'identifier "les fils du
Royaume"; les trois premiers points se rapportaient au rejet de la trinité, de l'enfer et de l'immortalité de
l'âme. Cependant, le 4e point était le plus difficile à justifier, il avait trait au sacrifice rédempteur du Christ,
selon la compréhension des Témoins de Jéhovah. Pendant des mois le département de la rédaction collecta
de nombreux ouvrages dans les bibliothèques spécialisées d'Europe, d'Angleterre et bien sûr des USA. J'ai lu
la traduction anglaise de nombreux ouvrages écrits en diverses langues, à propos des mouvements
non-conformistes qui sont sortis avant ou après le schisme de l'Eglise orthodoxe, et pendant la période de
la Réforme. Pour tout dire, c'était extrêmement fascinant d'étudier, avec un œil critique, les premiers
mouvements arianistes, tels les Lollards, les Vaudois, les Sociniens et les Anabaptistes.
Karl a acquis la conviction, en tenant compte de mon analyse des faits présentés, qu'il n'y avait pas une
génération de vrais chrétiens pouvant être reliés à la génération suivante, si l'on tentait de le faire sur la
base des 4 points mentionnés précédemment. Karl termina son travail de recherche en promettant que
cette déclaration ne serait jamais faite, bien que cet enseignement n'ait pas été rejeté. Dans le livre "Les
Témoins de Jéhovah: Prédicateurs du Royaume de Dieu", à la question suivante (p.44): "Qu'est-il advenu
du vrai christianisme après le 1er siècle?", Karl a essayé d'apporter la meilleure réponse possible, soit: "Le
vrai christianisme n'a jamais complètement disparu". Il ajouta: "Au fil des siècles, il y a toujours eu des
humains qui aimaient la vérité", et dressa une liste de personnages, remarquables, fidèles à la Bible.
Au cours d'une autre mission que Karl m'a confiée, j'ai dû examiner la période allant de 1917 à 1918 afin de
déterminer ce qui a permis au gouvernement des USA de lancer un acte d'accusation fédéral à l'encontre
du Président Rutherford et de ses associés pour, entre autre chose, conspiration en violation de l'
"Espionnage Act of june 15, 1917", et tentative de conspiration; ainsi que d'obstruction au recrutement et
au service d'enrôlement des USA, durant la 1ère guerre mondiale. Quand il a appris que le gouvernement
avait soulevé des objections à propos des pages 247 à 253 du livre "Le mystère accompli", 7e volume de
l'étude des Ecritures, Rutherford a donné l'ordre de supprimer ces pages de tous les livres encore en stock.
Ensuite la distribution du livre a été suspendue lorsque Rutherford a compris que l'ouvrage lui-même
représentait une violation de l' "Espionnage Act". Mais malgré ses efforts, Rutherford et sept de ses plus
proches associés ont été condamnés à purger de lourdes peines de prison dans une maison d'arrêt
fédérale; ils ont été relâchés peu de temps après, à la fin de la guerre.
Karl et moi-même avons été stupéfaits en prenant connaissance des paroles de Rutherford figurant dans la
transcription du compte-rendu, Rutherford et al. vs United State; ce n'était ni plus ni moins que des
atermoiements afin d'apaiser la cour et le gouvernement, un gouvernement si souvent qualifié, par
Rutherford, de "satanique". Il ne fait aucun doute que Rutherford tenta par tous les moyens de calmer les
autorités. Comme Karl le déclara franchement, le 2e président de la Watch Tower avait, sans aucun doute,
compromis son intégrité. C'est certainement pour cette raison qu'à sa sortie de prison, Rutherford, forma le
vœu de donner la priorité à l'annonce du Royaume sans tenir compte des persécutions éventuelles. A mes
yeux il devint évident que durant son administration Rutherford n'eut de cesse de créer délibérément des
problèmes, en attaquant les religions et leur clergé, ainsi que les gouvernements; essuyant en retour des
actes de violence et des châtiments dont étaient victimes, en premier, les Etudiants de la Bible à titre
individuel. Ce qui suscitait immanquablement la réprobation de Rutherford, celui-ci criant à la "Persécution"!
Au cous des deux ans pendant lesquels j'assistais Karl, mon travail de recherches me réserva bien des
surprises, bonnes ou mauvaises, au sujet de l'organisation, mais malgré l'aspect négatif de certaines
découvertes le doute ne s'est pas insinué en moi et mes convictions ne vacillèrent point. Bien sûr j'étais
désappointée par le comportement de l'organisation qui n'était pas toujours sans reproches. Cependant, il
n'est pas dans ma nature de manifester une suspicion tenace à propos de choses que je considérais
comme véridiques. Etant une croyante fervente, il m'était plus facile d'imaginer que le comportement
choquant des responsables de la Watch Tower Society était l'affaire de "mauvaises personnes" et non le
reflet réel d'une religion dans son ensemble.
Des gens inoubliables
Lorsque j'ai appris que je ferai partie du personnel du département de la rédaction, j'ai considéré qu'être
associée quotidiennement avec les hommes les plus spirituels du Béthel, hommes chargés de nourrir le
troupeau, avec les dernières mises au point tirées des Ecritures, représentait un grand privilège. Trois
membres du Collège central, soit Lloyd Barry, Jack Barr et Karl Klein, occupaient les postes de directeurs de
la rédaction. Lloyd Barry, diplômé ès science, était l'éminence grise du département (c'est sous son égide,
en 1992, que la société est devenue plus conciliante quant à la poursuite d'études supérieures par les
jeunes Témoins; position qui a été modifiée en 2005). J'aimais bien Lloyd. Un jour je lui ai dit mon plaisir de
pouvoir lire la correspondance de l'ancien Béthel de Nouvelle-Zélande. Il a voulu savoir, sur le champ, pour
quelle raison j'avais accès à cette documentation. Sur le moment il avait oublié que je lisais ces documents
au même titre que Karl Adams, dans le cadre de recherches afin de préparer la rédaction du nouveau livre
de l'histoire des Témoins de Jéhovah. Quand je lui ai rappelé ce fait, il a ri.
Lloyd était originaire de Nouvelle-Zélande tout comme Frank Dewar, missionnaire pour la Watch Tower,
dont j'avais lu l'histoire aventureuse d'évangélisateur en Indonésie dans les années 1930. Ce récit me
rappela le personnage du film Crocodile Dundee. Aucune montagne n'était assez haute, aucune rivière
n'était assez profonde pour empêcher Frank d'apporter le message des Témoins aux populations les plus
éloignées. Dewar était le missionnaire préféré de Lloyd et bien sûr Crocodile Dundee était son film favori, de
même que l'acteur qui tenait le rôle jusqu'à ce que ce dernier se sépare de sa femme pour se marier avec
la vedette féminine du film.
Dans le nouveau livre retraçant l'histoire des Témoins de Jéhovah à la page 446, Karl Adams a écrit que
lorsque Frank Dewar faisait route pour le Siam (actuellement la Thaïlande) il s’est arrêté à Kuala Lumpur en
attendant d’avoir assez d’argent pour finir le voyage, mais pendant cette halte il eut un accident: il se fit
renverser par un camion alors qu’il roulait à vélo. Une fois rétabli, il a pris "comme Karl l'a écrit" un train
bondé pour Bangkok avec seulement cinq dollars en poche. Mais, confiant que Jéhovah pouvait subvenir à
ses besoins (pas en italique dans le livre), il s’est mis à prêcher.
Mais le compte rendu figurant dans le livre, omet un élément profondément humain. Après l'accident Frank
était resté inconscient et un peu plus tard il se réveilla dans un lit de ce qui lui apparaissait être un hôtel
de 2e ordre; en réalité, selon les déclarations de Frank, il s'agissait d'une maison close réputée et ce sont
des prostituées qui l'ont soigné jusqu'à ce qu'il recouvre la santé. Si cette partie de l'expérience de Frank
avait été révélée, on pouvait alors croire à la promesse faîte par les éditeurs:" Les rédacteurs de ce livre
se sont efforcés de relater les faits avec franchise et objectivité". Cependant, les auteurs ont présenté
l'incident de Frank Dewar, dans le compte rendu historique des Témoins de Jéhovah, en prenant le parti de
taire une partie du récit.
A partir de 1989 j'avais la certitude que Karl Klein avait connu ses meilleures années. Il était maintenant
décrépi, un peu loufoque et se comportait presque comme un enfant, beaucoup l'évitaient non seulement à
cause du timbre particulier de sa voix, mais aussi à cause de son excentricité inquiétante due à son âge. Il
m'arrivait parfois d'apercevoir Karl assis, immobile à son bureau alors qu'il venait de terminer la lecture de
l'ébauche finale d'un magazine ou d'un livre de la Watch Tower, remis à son attention pour approbation.
Un jour, en 1992, alors qu'il était à la recherche d'une oreille attentive, Karl Klein déclara avec excitation à
un autre membre de la rédaction et à moi-même, qu'il avait fait une suggestion à ses collègues du Collège
central et que cette nouvelle lumière serait révélée ce matin même, selon les procédures du Béthel, qu'il
connaissait bien. Au cours du petit déjeuner, les 6000 membres du Béthel, installés dans les salles à
manger dans 3 sites à New York, ont entendu pendant la discussion matinale (lecture du texte du jour), la
déclaration suivante: Jéhovah n'a pas besoin de justifier son nom, son dessein principal étant de justifier sa
souveraineté. Les Témoins de Jéhovah avaient pensé auparavant, particulièrement depuis 1935, que le
dessein principal de Jéhovah n'était pas le salut des humains mais la justification de son nom propre. Et 57
ans plus tard, Karl Klein était certain qu'il avait agi, avec cette nouvelle interprétation, comme le
visionnaire de Dieu et il voulait que nous l'apprenions, répétant, tout excité à qui voulait bien l'entendre
que ce dernier changement venait de lui.
Jack Barr que nous considérions comme un ami personnel, était un homme bienveillant marchant dans
l'ombre de Barry et faisant tout ce que celui-ci lui disait de faire. Malheureusement il était doux – non
comme "une main de fer dans un gant de velours", mais plutôt comme une chiffe molle. La faiblesse de Barr
devint plus évidente lorsque Lloyd Barry s'absenta pendant quelques temps et que trois rédacteurs
principaux pressèrent Barr de se rendre à la salle des rotatives ou se trouvait Ted Jaracz; ce dernier avait
intimé l'ordre de ne pas imprimer le Réveillez-vous! du 9 avril 1992 contenant des matières qui ne lui
plaisaient pas, cependant en agissant de la sorte Jaracz avait nettement dépassé son dicastère. Le travail
assigné à chaque membre du Collège central est bien délimité, ainsi les décisions, prises au sein du
département de la rédaction concernant l'édition ou non d'un article, ne sont pas du ressort de Ted Jaracz;
de même que les décisions de fonctionnement du département du service, sous les ordres de Jaracz, ne
sont pas l'affaire de Barry, Barr ou Klein.
Un jour, je me suis plainte auprès de Jack à propos d'un rédacteur principal, particulièrement insupportable,
qui venait d'être nommé comme assistant auprès du Collège central. Cet homme m'avait menacé parce qu'il
pensait que je mettais mon nez dans des affaires ayant un lien avec la disparition d'archives très
importantes prêtées à la société. J'ai pensé qu'il fallait enquêter afin de déterminer si son comportement
n'était pas contraire à l'éthique et ne remettait pas en cause sa position. Après m'avoir écoutée, Jack
m'informa que sa nomination était irrévocable parce qu'il avait été nommé par "l'Esprit saint"; c'est ainsi que
Jack éluda toute intervention dans cette affaire.
Harry Peloyan, responsable principal du personnel de la rédaction, coordinateur et rédacteur du magazine
Réveillez-vous! devint un de nos meilleurs amis. Harry était diplômé de Harvard et membre du personnel
depuis 1957. Sous des cheveux gris se cachaient un esprit vif et une intelligence sur laquelle l'âge n'avait
pas d'emprise. Il s'était converti alors qu'il était un jeune adulte et restait une personne talentueuse et
charismatique; sa conversion lui avait coûté, tant sur le plan matériel, il avait laissé une carrière bien
rémunérée pour aller au Béthel, que sur le plan familial, son père, riche, l'avait déshérité parce qu'il n'avait
pas voulu abandonner sa nouvelle religion. Harry est toujours intimement convaincu que seuls les Témoins
possèdent "la vérité". Cependant, au fil de nos conversations je me rendis compte que son opinion et ses
croyances n'étaient pas coulées dans le bronze et qu'il pourrait changer son point de vue face à un
enseignement théologique ne provenant pas des Ecritures ou devant une loi organisationnelle choquante.
C'était toujours un plaisir de pouvoir discuter avec Harry sur des sujets qui nous passionnaient tous les
deux, soit religieux ou séculiers, et même si nous ne partagions pas toujours la même opinion nous
considérions l'autre avec respect. Il arrivait souvent que les articulations de ses mains, posées sur le
bureau, qu'il serrait fortement, l'une contre l'autre, deviennent violettes, particulièrement lorsqu'il
argumentait sur un point au cours d'une conversation animée. Sa colère à l'encontre de ceux qui refusaient
de s'engager dans une voie menant à une organisation plus compatissante, bouillonnait sous un calme
extérieur apparent et pouvait entrer en éruption lorsqu'il était finalement poussé dans ses derniers
retranchements.
Nous parlions de l'éducation des enfants, avec ses joies et ses peines, même si Harry et sa chère épouse,
Rose morte en 2005, n'avaient pas eu d'enfants. Dans les années 1990, le périodique Réveillez-vous!
contenait des articles démontrant la valeur des conseils bibliques et l'amélioration, par leur mise en
application, de la vie courante. Aussi lorsque notre fils écrivit une lettre pleine de prévenance et déclarant
son appréciation pour le magnifique témoignage que nous lui avions donné, Harry décida-t-il de la
reproduire en bas de page dans le numéro du 8 avril 1993 (anglais) de Réveillez-vous! comme un exemple
de succès remporté par des parents, qui ont suivi la Bible dans l'éducation de leur enfant.
Il y avait toujours un besoin d'idées nouvelles pour maintenir l'intérêt des gens pour la littérature de la
Watch Tower. C'est pour cette raison qu'Harry discutait souvent avec un groupe d'amis au quartier général
à propos des dernières publications sorties, afin de savoir ce qui les intéressaient le plus. Comme d'autres
membres du département de la rédaction il se plaignait que parmi ceux tenant les rênes de la Watch
Tower, y compris au sein du Collège central, certains reflétaient l'état d'esprit des années 1950. Selon mes
propres observations, ce sont les dizaines d'années passées au Béthel qui ont empêché les responsables de
la Watch Tower de se familiariser avec les problèmes de société et le stress que les membres du troupeau
affrontent quotidiennement ; de plus ces mêmes personnes, naïves, pensaient que la "lumière" ne passait
que par eux.
Pendant la période au cours de laquelle j'apportais des réponses aux questions de Karl Adams, Harry a lu
une partie de mon travail et nota que j'avais un certain talent pour l'écriture. Sous sa tutelle et celle de
Colin Quackenbusch, j'ai écrit une partie de sept articles de Réveillez-vous! La plupart des articles ont été
écrits, et les recherches ont été effectuées, après ma journée de travail. Avec le temps j'ai réalisé que de
nombreux articles de Réveillez-vous! étaient écrits par des hommes et des femmes qui n'appartenaient pas
au service de la rédaction et édités par le personnel de la rédaction. Ainsi la table de travail de Harry était
toujours nette, car ce dernier faisait souvent appel à des auteurs externes à son service pour rédiger des
articles publiés sous son nom. Jusqu'à ce moment j'avais de l'admiration pour l'auteur, des nombreux livres
et brochures, qu'il prétendait être. Mais si Harry n'avait pas écrit les documents, avait-il au moins vérifié
les sources indiquées et proposées, comme il aurait du le faire? Harry était-il totalement responsable,
lorsque des citations étaient mal utilisées? Un critique de la théologie de la Watch Tower, Alan Feuerbacher
a collationné un grand nombre de citations tirées hors de leur contexte et utilisées dans les prétendus
écrits de Harry. Je voulais, vraiment, croire que Harry était un rédacteur responsable et qu'il n'était pas au
courrant des citations mentionnées hors de leur contexte par ceux qui lui ont présenté leurs articles.
Traduction française : Jean-Pierre février 2008
